LE NOUVEL OBSERVATEUR

Semaine du jeudi 19 septembre 2002 - n°1976 - Les débats de l'Obs

 

Il faut critiquer l'Islam

par Taslima Nasreen

Toujours menacée de mort par les groupes fondamentalistes de son pays, l’écrivain réagit à l’interdiction de son dernier livre

 

L’écrivain bangladaise Taslima Nasreen, âgée de 40 ans, militante des droits de la femme, vit en exil depuis que les autorités ont jugé blasphématoire envers l’islam son premier livre, « Lajja » (« la Honte » [Stock, 1994]). Dernier ouvrage : « Utal Hawa » (« Rafale de vent »).

 

Oui, le gouvernement du Bangladesh a interdit mon livre « Utal Hawa », le deuxième tome de mon autobiographie, qui fait suite à « Enfance au féminin ». La publication, la vente, la distribution et la possession de ce livre sont interdites au Bangladesh. Le gouvernement du Bangladesh a interdit en tout trois de mes livres. Et pour les avoir écrits, j’ai vu d’autres de mes livres détruits par autodafé, plusieurs procès m’ont été intentés, à la fois par le gouvernement et par les fondamentalistes, sous le chef d’avoir heurté les sentiments religieux du peuple. Mon nouveau livre a été interdit sous prétexte qu’il contient des sentiments anti-islamiques susceptibles de contrarier la majorité musulmane, d’entraîner des tensions religieuses et de troubler l’harmonie sociopolitique.

En réalité, il n’existe aucune harmonie sociopolitique dans mon pays. Si tant est qu’il en ait jamais existé une, les terroristes politiques et religieux l’ont détruite. Les criminels fleurissent, des femmes sont violées, certaines se suicident. Des milliers d’entre elles sont battues et lapidées à mort. Depuis que la religion est devenue la force motrice de la construction nationale, la torture ne cesse de se développer. Les fondamentalistes ont détruit toute bonne intelligence entre les individus. Si aucune critique ne s’élève contre cette situation, plus personne chez nous ne pensera juste. Les sentiments religieux vont faire prendre à la nation des années de retard dans tous les domaines.

Je ne qualifie pas de civilisé un pays où la liberté d’expression n’est pas respectée. Ce qu’offre le Bangladesh en fait de démocratie est une farce. Cela n’a rien à voir avec la démocratie. Des politiciens élus agissent en dictateurs, mais ce n’est pas nouveau pour le Bangladesh. Cela dure depuis l’indépendance en 1971. Divers partis politiques utilisent la religion comme un pion pour engranger des votes. La religion est le meilleur outil pour tromper les illettrés, les ignorants et les pauvres.

Il faut critiquer l’islam, surtout dans les pays islamiques. C’est un acte utile pour ceux qui vivent dans ces pays. Sous l’islam, ni la démocratie, ni les droits de l’homme, ni les droits des femmes, ni la liberté d’expression ne peuvent survivre. Ce dont les pays islamiques ont le plus besoin, c’est d’introduire la laïcité, d’abolir d’urgence les lois islamiques pour sauver les femmes. Sous l’islam, les femmes sont juste considérées comme des esclaves et des objets sexuels, aucune ne peut obtenir le droit de vivre comme un être humain. Si vous voulez réellement du bien aux pays islamiques, vous devez combattre l’islam. Certains Occidentaux font l’apologie de l’islam, expriment leur sympathie envers lui et soutiennent les fondamentalistes islamiques au nom du libéralisme. Ils soutiennent même l’oppression islamique contre les femmes au nom du multi-culturalisme. Ce sont eux les véritables ennemis des pays islamiques. En réalité, il n’y a aucune différence entre l’islam et le fondamentalisme islamique. Les fondamentalistes appliquent le véritable islam. Les pays islamiques qui utilisent l’islam comme force motrice vont prendre un retard définitif par

rapport à l’histoire moderne.

On entend beaucoup parler de conflit entre l’Occident et l’Islam. Je ne suis pas de cet avis. En réalité, il y a un conflit entre laïcité et fondamentalisme, entre modernité et antimodernisme, entre innovation et tradition, entre esprit logique rationnel et foi aveugle irrationnelle, entre passé et futur. Il y a conflit entre ceux qui aiment la liberté et ceux qui ne l’aiment pas. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment résoudre ce conflit. Par des bombardements ? Non. Je ne crois pas dans les bombes. Pour éradiquer le fondamentalisme de la société, la meilleure arme est l’éducation, surtout l’éducation laïque. Il faut que la

civilisation l’emporte, avec

la laïcité et l’humanisme comme forces motrices pour construire une société. N’oublions pas que le terrorisme d’Etat est beaucoup plus dangereux que le terrorisme individuel ou de groupe. J’espère que nous ne lui laisserons pas la moindre chance de détruire le genre humain. Certes il existe des ignorants, mais il ne faut pas pour autant les tuer.

Dans mon livre, je raconte que j’ai été élevée dans une famille musulmane, avant de devenir sceptique puis athée. J’ai souvent parlé de la vie scandaleuse du prophète Mahomet, considéré comme un saint par ses fidèles, prêts à mourir pour le suivre. J’ai dû affronter mes amis docteurs, à la faculté de médecine et dans les hôpitaux, qui continuaient à aller prier à la mosquée. Eux qui étudiaient les sciences, comment pouvaient-ils croire une histoire de religion aussi absurde ! Certes, l’interdiction de mon livre est une décision du gouvernement, mais je m’étonne qu’il n’y ait personne dans mon pays pour dire : « Je hais vos idées, mais je me ferais tuer pour que vous ayez le droit de les exprimer. » Je n’ose rêver d’un Voltaire dans mon pays, mais au moins une petite phrase de quelqu’un, aussi modeste soit-il, ce serait déjà si exceptionnel ! Il faut y voir un des signes montrant bien que l’islamisation a déjà fait taire ou bloqué tous les esprits. T. N.

 

Traduit de l’anglais par Geneviève Carcopino