LE NOUVEL OBSERVATEUR
Semaine du jeudi 19 septembre
2002 - n°1976 - Les débats de l'Obs
Il faut
critiquer l'Islam
par
Taslima Nasreen
Toujours menacée de mort par les
groupes fondamentalistes de son pays, l’écrivain réagit à l’interdiction de son
dernier livre
L’écrivain bangladaise Taslima
Nasreen, âgée de 40 ans, militante des droits de la femme, vit en exil depuis
que les autorités ont jugé blasphématoire envers l’islam son premier livre, «
Lajja » (« la Honte » [Stock, 1994]). Dernier ouvrage :
« Utal Hawa » (« Rafale de vent »).
Oui, le gouvernement du
En réalité, il
n’existe aucune harmonie sociopolitique dans mon pays. Si tant est qu’il en ait jamais existé une, les terroristes
politiques et religieux l’ont détruite. Les criminels fleurissent, des femmes sont violées, certaines se suicident. Des milliers
d’entre elles sont battues et lapidées à mort. Depuis
que la religion est devenue la force motrice de la
construction nationale, la torture ne cesse de se développer. Les fondamentalistes ont détruit toute bonne intelligence entre les
individus. Si aucune critique ne s’élève contre cette
situation, plus personne chez nous ne pensera juste. Les sentiments
religieux vont faire prendre à la nation des années de retard dans tous les
domaines.
Je ne qualifie pas de civilisé un pays où la liberté d’expression n’est pas respectée. Ce
qu’offre le
Il faut
critiquer l’islam, surtout dans les pays islamiques. C’est un
acte utile pour ceux qui vivent dans ces pays. Sous l’islam, ni
la démocratie, ni les droits de l’homme, ni les droits des femmes, ni la
liberté d’expression ne peuvent survivre. Ce dont les pays islamiques ont le
plus besoin, c’est d’introduire la laïcité, d’abolir d’urgence les lois islamiques pour sauver les femmes. Sous l’islam, les
femmes sont juste considérées comme des esclaves et
des objets sexuels, aucune ne peut obtenir le droit de vivre comme un être
humain. Si vous voulez réellement du bien aux pays islamiques, vous devez
combattre l’islam. Certains Occidentaux font l’apologie de l’islam, expriment
leur sympathie envers lui et soutiennent les
fondamentalistes islamiques au nom du libéralisme. Ils
soutiennent même l’oppression islamique contre les femmes au nom du
multi-culturalisme. Ce sont eux les véritables ennemis des pays islamiques. En
réalité, il n’y a aucune différence entre l’islam et
le fondamentalisme islamique. Les fondamentalistes appliquent le véritable islam. Les pays islamiques qui utilisent l’islam comme force
motrice vont prendre un retard définitif par
rapport
à l’histoire moderne.
On entend beaucoup parler de
conflit entre l’Occident et l’Islam. Je ne suis pas de cet avis. En réalité, il
y a un conflit entre laïcité et fondamentalisme, entre modernité et
antimodernisme, entre innovation et tradition, entre esprit logique rationnel et
foi aveugle irrationnelle, entre passé et futur. Il y
a conflit entre ceux qui aiment la liberté et ceux qui ne l’aiment pas. La
question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment
résoudre ce conflit. Par des bombardements ? Non. Je ne crois pas dans les bombes.
Pour éradiquer le fondamentalisme de la société, la meilleure arme est l’éducation, surtout l’éducation laïque. Il faut que la
civilisation
l’emporte, avec
la
laïcité et l’humanisme comme forces motrices pour construire une société.
N’oublions pas que le terrorisme d’Etat est beaucoup
plus dangereux que le terrorisme individuel ou de groupe. J’espère
que nous ne lui laisserons pas la moindre chance de détruire le genre humain.
Certes il existe des ignorants, mais il ne faut pas
pour autant les tuer.
Dans mon
livre, je raconte que j’ai été élevée dans une famille musulmane, avant de
devenir sceptique puis athée. J’ai souvent parlé de la vie scandaleuse du
prophète Mahomet, considéré comme un saint par ses
fidèles, prêts à mourir pour le suivre. J’ai dû affronter mes amis docteurs, à la faculté de médecine et dans les
hôpitaux, qui continuaient à aller prier à la mosquée. Eux qui étudiaient les
sciences, comment pouvaient-ils croire une histoire de religion aussi absurde ! Certes, l’interdiction de mon livre est une
décision du gouvernement, mais je m’étonne qu’il n’y ait personne dans mon pays
pour dire : « Je hais vos idées, mais je me ferais
tuer pour que vous ayez le droit de les exprimer. » Je n’ose rêver d’un
Voltaire dans mon pays, mais au moins une petite phrase de quelqu’un, aussi
modeste soit-il, ce serait déjà si exceptionnel ! Il faut y voir un des signes montrant bien que
l’islamisation a déjà fait taire ou bloqué tous les esprits. T. N.
Traduit de l’anglais par Geneviève Carcopino